On ne se dit jamais qu’on est une bonne mère. Tout au plus, au moment où nos enfants sont devenus adultes, peut-on revoir à la baisse notre niveau de vigilance et se contenter de savourer les bonnes relations qu’on entretient avec eux.
Avant ça, il y a eu l’adolescence, période délicate au cours de laquelle la daronne, si elle est fonctionnelle, sait prendre un peu de recul : elle accepte de ne plus être le centre du monde pour sa progéniture et se réjouit de voir ses rejetons avancer, tendant un discret filet de sécurité sous les gamins pendant qu’ils escaladent l’existence.
Et puis un jour, c’est terminé. Ils sont en haut et ils tiennent debout. On range le filet, dont on ressortira un morceau pour d’éventuels petits-enfants, mais en ce qui concerne nos gosses, on peut souffler un peu. Surtout quand on sait, sans trop oser le dire y compris sur les comptes Instagram des thérapeutes les plus punk (il n’y en a qu’une qui a su formuler la chose avec son habituelle efficacité, merci Flo !), que lorsqu’on est autiste, les enfants constituent les plus gros déclencheurs au quotidien.
Bref ils deviennent adultes et c’est à ce moment-là, jamais avant, que l’amour (re)devient une fin en soi, moteur toujours nécessaire mais désormais suffisant de nos interactions avec eux. On ne s’inquiète plus au sujet de leur sommeil, de leurs repas ou de l’épaisseur de la veste qu’ils ont mise pour sortir, on ne se demande plus s’ils nous détestent et pourquoi, on ne se remet plus en question à chaque minute : on se contente de savourer les bons moments, et on ne se fout plus la rate au court-bouillon au sujet des mauvais. Ca nous tracasse de façon raisonnable, assez pour faire les efforts nécessaires, mais plus au point d’en perdre le sommeil (pour la perte de sommeil, l’autisme s’en charge, faites-lui confiance). Du bonheur en barres, le repos de la guerrière.
Si on a aimé nos enfants pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils seraient susceptible de réparer chez nous, on est fière de leur autonomie, de leur ardeur à se frayer un chemin, mais aussi de l’affirmation de leurs valeurs parfois différentes des nôtres, et qu’est-ce que ça peut bien faire puisque ce qui compte vraiment, c’est de les voir heureux.
Dans ce long fleuve pas du tout tranquille, j’accorderais une mention spéciale à leur période de remise en question des compétences maternelles, qu’on encaisse sans (trop) broncher : après tout, on respecte nos enfants, on leur a transmis l’importance de la remise en question et de l’introspection honnête, donc on ne voit pas de souci à ce qu’ils nous fassent part de leurs opinions nous concernant. Même si ça pique un peu, c’est important de pouvoir dire à sa mère où on estime qu’elle a merdé. Sans aller jusqu’à prétendre que ce sont des moments agréables, je dirais qu’il est bénéfique de ne pas se reposer sur ses lauriers et d’affronter la nécessité de faire amende honorable. Au final, on peut toujours s’améliorer. L’accepter c’est encore une autre façon de leur prouver qu’on les aime.
Une fois ce légitime procès achevé, la phase « jeune adulte » prend le relais et on découvre alors les vertus de la diplomatie désinvolte, leur plus grande passion étant de nous livrer des analyses non sollicitées de notre style de vie et de nos petites manies. Notre façon de ranger le frigo. Nos fringues. Notre vie sociale ou son absence. Les courses qu’on fait, et où. Ils nous étiquettent gentiment, nous décrivent à l’emporte-pièce, nous résument en deux phrases et nous rangent où ça les arrange.
Ils font ça comme ils respirent : sans y accorder aucune attention, sans y mettre la moindre intention spécifique, parce qu’on n’est tout simplement plus un sujet pour eux. On est personne, on est la daronne, et ça ne veut pas dire qu’ils ne nous aiment pas. En ce qui me concerne, je sais qu’ils feraient n’importe quoi pour moi et ils prennent soin de moi avec beaucoup d’amour. Mais en tant que « personne », on fait partie du décor, on est tenue pour acquise et ça veut dire qu’on a bien bossé, parce que c’est ça qu’on voulait : les rendre certains de l’inconditionnalité de notre amour pour eux, sans que jamais ils n’aient à questionner la chose. Ils nous taquinent et nous oublient. C’est génial. C’est reposant. C’est doux. C’est sans effort pour moi, et sans contrainte pour personne. Je peux enfin souffler, et devenir invisible, car c’est ainsi qu’ils me veulent et c’est ainsi que j’ai envie d’être mère à ce stade de ma vie : transparente, sans aucune aspérité.
Et là, je pense aux Men In Black. Mais oui, c’est ça ! Aux yeux de mes enfants, j’ai enfilé le dernier costume de ma vie ! Je suis une Mom In Black !
Zed : « Edwards ! Allez le mettre. »
Edwards : « Mettre quoi ? »
Zed : « Le dernier costume de votre vie. Vous ne porterez que des vêtements spécifiquement autorisés par les services spéciaux des MIB. Vous vous conformerez à l’identité que nous vous attribuerons. Vous mangerez où nous vous le dirons, vivrez où nous vous le dirons. Désormais, vous n’aurez plus aucun signe distinctif quel qu’il soit. Vous ne vous singulariserez en aucune façon. Toute votre image est modelée pour ne laisser aucun souvenir durable chez ceux que vous rencontrerez. Vous êtes une rumeur, vous ne laisserez qu’une impression de déjà-vu. Et on vous oubliera en un éclair. Vous n’existez pas, vous n’êtes jamais venu au monde. L’anonymat est votre nom. Le silence votre langue natale. Vous ne faites plus partie du système. Vous êtes au-dessus du système, au sommet, au-delà. Nous sommes EUX, nous sommes ILS. Nous sommes les Men In Black. »
Je confirme : je suis bien une Mom In Black.
Tout ça reste bon enfant, et l’expression n’est pas anodine ; de bons enfants, voilà ce qu’on a quand on a du bol. Bons parce qu’on les aime, et que le respect mutuel fait fi des conflits sans blessures, des désaccords sans cicatrices et des taquineries bienveillantes. Et de bons parents, voilà ce qu’on est pour eux quand ils nous ont pardonné nos erreurs.
Mais parfois, un rouage se grippe et le fait qu’ils seraient prêts à me décrocher la lune ne va pas jusqu’à me permettre d’être vraiment moi-même. Je suis autiste [Vous aussi, ça vous fait encore bizarre parfois de le dire ? Comme si une main invisible allait vous filer un petit taquet derrière la tête en vous disant « Dis-donc, t’as fini de faire ton intéressante avec tes conneries ? »]. Mais pour mes enfants, je ne suis pas « autiste ». Je suis « intéressée par la santé mentale », je « fais le point sur tout ce qui touche à la santé mentale », et ils « comprennent tout à fait que ça m’intéresse ».
C’est comme si d’un coup, leur daronne s’était mis en tête d’attirer l’attention, de vouloir être spéciale, et de faire tout un fromage avec un nouveau hobby. Et là je me retiens très fort de surjouer le premier degré en leur disant « Alors mon lapin, maman va t’expliquer la différence entre un hobby et un intérêt spécifique, hold my beer tu vas découvrir le concept d’outil de régulation ». D’autant que pour être tout à fait franche, l’autisme n’est même pas un intérêt spécifique chez moi, mais un devoir pénible à rendre au plus tôt pour vivre en paix avec moi-même, ce « moi-même » étant quelqu’un que je ne connais pas encore très bien, mais que je trouve assez sympa.
Bref, je gêne. Et comme la plupart des femmes très tardivement diagnostiquées, surtout celles qui ont décompensé un TDAH en parallèle, les manifestations du TSA sont violemment exacerbées dans les mois qui suivent le diagnostic. Cette apparente aggravation des troubles peut être très culpabilisante, car on a parfois l’impression « d’en rajouter », ou d’être « beaucoup plus autiste qu’avant le diagnostic », alors que c’est en réalité très logique : la compréhension nouvelle des difficultés qu’on a gérées toute notre vie nous permet de ne plus nous invalider, et la prise de conscience des causes de ces difficultés nous invite à mettre en place des stratégies efficaces visant à optimiser notre confort, diminuer nos souffrances, éviter les crises autistiques (qu’on ignorait être des crises autistiques).
Tout cela implique de prêter attention aux manifestations du TSA, et l’attention c’est comme une loupe : quand on se penche sur quelque chose pour le regarder de près, ça paraît plus gros. Ca implique aussi une démarche pas toujours évidente d’auto-légitimation, surtout pour les femmes de ma génération, formatées à grands coup de libertés illusoires par la presse féminine qui nous assurait que la pipe était le ciment du couple, et que notre devoir était de tout avoir, carrière enfants et mari, tout ça dans des triples journées de travail, mais de ne pas trop demander et surtout pas le droit de faire de vrais choix. Ca en fait, du bullshit à déconstruire, pour celles à qui on a bien expliqué que maintenant qu’elles avaient la pilule et le droit d’avorter, ouvrir la bouche n’était encore acceptable que pour y loger l’engin de Monsieur.
Mais on la déconstruit, notre propre soumission, petit à petit et à notre rythme. Et si on va au bout du raisonnement et de notre besoin de nous sentir mieux – l’autisme démasqué nous y obligeant plus ou moins -, une fois qu’on se sent à peu près légitime on peut même montrer une certaine audace, à savoir étendre l’expression de nos besoins à notre entourage proche.
Dans mon cas, mes enfants. Et là, attention les yeux, ça pique. La Mom In Black qui redevient visible et qui demande une prise en compte, de menus aménagements, qui parfois même ose mentionner son autisme, ça ne va pas du tout. C’est même la gênance. Pour eux apparemment, mais pour moi aussi. Je me sens ridicule dans leur regard, je les vois agacés par cette lubie de leur mère à soudain exister trop fort.
Non que je ramène ma fraise avec mon autisme à chaque repas. Je n’oserais pas, non non non. Je n’ai même pas besoin de faire ça pour les gêner : moi ma prouesse, c’est d’arriver à plomber l’ambiance en répondant simplement à des questions. Si on me demande pourquoi il y a des rideaux et une lumière si tamisée, et que je réponds que c’est parce que la lumière directe est un déclencheur et que la pose de rideaux m’évite la surcharge, je vois tout de suite que je suis allée trop loin, et que là vraiment, je suis aussi déplacée que si j’avais mis un peigne dans leur assiette de soupe.
Et tout est à l’avenant. Ils insistent pour que je me fasse de nouveaux amis, je persiste à répondre « Non, là je n’ai pas envie », ils rebondissent en mode « C’est quand même vachement triste », et là j’ai le malheur de dire franchement « Concrètement le coût est trop élevé et je n’ai plus l’énergie de masquer donc j’attends le moment où je serai prête à socialiser sans masquer, avec les personnes qui seront prêtes à me prendre telle quelle ».
Et mes cheveux, on en parle ? J’ai décidé de les laisser repousser parce que c’était trop pénible d’être privée d’un de mes stims les plus efficaces (je fais ce truc, là, en tournant une mèche entre mes doigts. Je vous fais pas de dessin, je sais que vous savez). J’ai fait ça toute ma vie, ou plus exactement j’ai fait ça en cachette toute ma vie et je me suis épuisée à me retenir de le faire devant des gens toute ma vie, maintenant ça suffit, je stimme si je veux avec mes cheveux. Donc je laisse repousser, et je vis ma meilleure vie avec mes doigts dans mes mèches. Alors quand un de mes rejetons me demande pourquoi je me laisse repousser les cheveux et que je réponds « C’est pour le stimming », je vois bien que je gêne.
Je réfléchis à la façon dont je vais gérer ça. Par respect envers moi et envers toute l’énergie que j’ai consacrée à identifier mon faux-self sous le masque, je refuse de remasquer. Mais par flemme de ces moments de gênance, j’ai de moins en moins envie de répondre franchement, ces temps-ci.
L’autre jour par exemple, j’ai zappé un bout de phrase d’un de mes gamins, qui m’a dit « C’est parce que t’écoutes pas », et j’ai eu la flemme de lui répondre « Désolée mon lapin, tu sais que ce n’est pas parce que je m’en fous, c’est juste que mon attention divisée est merdique quand je manque de sommeil, TDAH, mais je t’écoute maintenant, est-ce que tu serais d’accord pour répéter ? » parce que je savais que ça l’agacerait, alors que bordel, je l’ai écouté pendant 25 ans ce morveux, et que j’ai bien le droit de ne plus être au taquet, mon cerveau ne va pas non plus s’excuser de vivre. A la place, j’ai juste dit « Désolée » avec un grand sourire.
Je suis donc en phase de réflexion, et j’ai envie de prendre le temps nécessaire pour choisir en pleine conscience qui je vais être face à mes enfants, pour le reste de ma vie. J’ai l’immense chance d’être outillée pour mener cette réflexion, et le privilège d’être assez égoïste pour penser à moi d’abord, ce qui n’est pas trop tôt.
Et sinon, je vous ai dit que mon numéro 1 a très probablement un TDAH bien cogné, et que mon numéro 2 montre des signes de TSA depuis à peu près le début de sa vie, les deux étant en déni total de la chose, après que, sur les conseils de la neuropsy, j’ai pris soin de les informer de mes diagnostics et de les alerter sur le facteur génétique des troubles neurodéveloppementaux ? Inutile donc de décrire en détail mon épouvante silencieuse devant le spectacle de N2 courant à fond de train vers le burn out autistique par refus de mettre en place les mesures adéquates, et de mon amusement devant les hyperfocus de N1.
Encore un dommage collatéral du sous-diagnostic des femmes et des mères : si j’avais été diagnostiquée plus tôt, je n’aurais pas pris les manifestations TSA de mon N2 pour des traits de caractère, et les aménagements que j’ai instinctivement mis en place pour lui l’auraient été en toute connaissance de cause, pas au petit bonheur la chance.
Dans tout ça, pour l’instant je me tâte : Mom In Black ou pas Mom In Black, telle est la question.
True faith – New Order
I feel so extraordinary
Something’s got a hold on me
I get this feeling I’m in motion
A certain sense of liberty
I don’t care, ’cause I’m not there
And I don’t care if I’m here tomorrow
Again and again I’ve taken too much
Of the things that cost you too much
I used to think that the day would never come
I’d see the light in the shade of the morning sun
My morning sun is the drug that brings me near
To the childhood I lost, replaced by fear
I used to think that the day would never come
That my life would depend on the morning sun
When I was a very small boy
Very small boys talked to me
Now that we’ve grown up together
They’re afraid of what they see
That’s the price that we all pay
And the value of destiny comes to nothing
I can’t tell you where we’re going
I guess there’s just no way of knowing
I used to think that the day would never come
I’d see the light in the shade of the morning sun
My morning sun is the drug that brings me near
To the childhood I lost, replaced by fear
I used to think that the day would never come
That my life would depend on the morning sun…
I feel so extraordinary
Something’s got a hold on me
I get this feeling I’m in motion
A certain sense of liberty
The chances are we’ve gone too far
You took my time and you took my money
Now I fear you’ve left me standing
In a world that’s so demanding
I used to think that the day would never come
I’d see the light in the shade of the morning sun
My morning sun is the drug that brings me near
To the childhood I lost, replaced by fear
I used to think that the day would never come
That my life would depend on the morning sun…
I used to think that the day would never come
I’d see the light in the shade of the morning sun
My morning sun is the drug that brings me near
To the childhood I lost, replaced by fear
I used to think that the day would never come
That my life would depend on the morning sun

