L’amitié autistique en post-diag, vous la prendrez avec ou sans masque ?

L’amitié a toujours été compliquée, pour moi (ne me remerciez pas pour l’universelle platitude de cette déclaration, j’ai horreur de réfléchir à mes catch phrases).

Comme la plupart des petites filles, j’avais envie d’avoir des copines et si à l’école primaire les premiers contacts n’ont pas posé de souci, que ce soit pour les autres gamines ou pour moi, la consolidation des liens amicaux me plongeait dans des abîmes de perplexité, et semblait également mettre mes copines assez mal à l’aise. Mon âge ne me permettait évidemment pas d’analyser le sens et la portée de cette incompréhension réciproque et par chance, je n’ai été la cible d’aucune hostilité franche, mais je sentais bien que je n’étais pas dans le coup.

À une étape que je ne savais identifier et pour des raisons qui m’échappaient, ça finissait toujours par coincer et les échanges se fanaient, jusqu’à ce que je sois implicitement mise à l’écart ou que je me mette moi-même en retrait du duo ou du groupe.

Au collège, j’ai été une emmerdeuse absolue, une fouteuse de merde de compétition et un cauchemar disciplinaire : je suis d’ailleurs passée en conseil de discipline, après avoir fait l’objet de toute la panoplie de sanctions et d’actions de remédiation à la disposition du corps enseignant, qui a fini par exercer des représailles plutôt efficaces à mon encontre : après ça, je me suis tenue à carreaux. À la décharge des profs et de la CPE (à l’époque ça ne s’appelait même pas encore comme ça), je dois dire qu’ils ont vraiment essayé de m’accompagner et de m’épauler, convaincus qu’ils étaient d’avoir affaire à une enfant à problèmes. Ils avaient vu juste, mais je n’étais pas en mesure d’accepter leur aide, submergée comme je l’étais par l’explosion constante que je sentais menacer au fond de moi et très perturbée par un climat familial merdique.

Dans tout ça, j’étais plutôt populaire : ambiancer les cours en enchaînant une connerie derrière l’autre et amuser la galerie avec des imbécilités aussi créatives qu’insolentes, ça me conférait une place de choix parmi les petits seigneurs de la cour de récré, ce qui était plutôt une bonne chose puisque sans ça, j’aurais probablement été un souffre-douleur idéal. Un an de moins que tout le monde, petite, menue, avec des cheveux impossibles qui me valaient des surnoms comme « Moquette » ou « Jackson five » et un léger zozotement, franchement ça aurait été mal barré pour moi si je n’avais pas été un tel pitre et une aussi grande gueule, car me faire taire relevait du défi. Et comme je n’avais aucune conscience du danger et que j’étais incapable de réfléchir avant d’agir, les premières railleries dont j’ai fait l’objet m’ont rendue très agressive. Je répondais, méchamment, violemment, sans doser et sans anticiper quoi que ce soit (Coucou le TDAH !).

C’est d’ailleurs après avoir dit à un grand con de 4ème « Parle-moi encore comme ça et je te pète la gueule, face de cul », et avoir reçu de sa part une énorme gifle en guise de réponse, que j’ai été punie pour la première fois par le pion qui nous a séparés : j’avais en effet estimé très pertinent de lui foncer dessus comme un bélier, tête dans son estomac, et de me relever vite fait pour lui flanquer des grands coups de pied un peu hasardeux. Le gars m’aurait très certainement démolie si nous n’avions pas été interrompus par le surveillant : il faisait deux têtes de plus que moi et je doute qu’il ait eu l’intention de se laisser faire par galanterie.

L’avantage de cet épisode, c’est qu’en un soupçon de bagarre non achevée, qui a épargné aux autre élèves de me voir me faire tailler en pièces, j’ai acquis la réputation (usurpée à mon avis) d’être une sale petite peste dangereuse, ce qui rétrospectivement me paraît aussi pathétique que contre-productif : dans ce monde de brutes, devoir ma relative tranquillité au fait de m’être moi-même conduite comme une brute, ce n’est pas très joli, d’autant que dans mon petit cœur solitaire, j’ai toujours été un hérisson de guimauve, affamée d’amour et de tendresse. Au lieu de ça, j’ai passé mes 4 ans de collège à jouer la petite conne rigolote en ayant l’impression trompeuse d’exister réellement.

La seule raison pour laquelle je peux en parler sans trop de honte, c’est que je n’ai jamais utilisé ce statut débile pour harceler d’autres mômes : j’ai riposté mais jamais attaqué, et par une sorte de miracle fait d’un mix approximatif entre des valeurs très rigides et la peur d’infliger à d’autres ce que je craignais qu’on m’inflige, j’ai réussi à ne pas me laisser entraîner dans des dynamiques de groupes dégueulasses. Ce qui était sûrement du aussi au fait que je n’avais pas envie d’être dans un groupe, quel qu’il soit.

Arrivée au lycée, changement d’ambiance, de décor et d’entourage : ma grande aventure fut l’échec scolaire et le redoublement qui m’en a sauvée. Et dans le même temps, ce parcours sans gloire a été jalonné d’amitiés passionnées et de camaraderies tranquilles, certes performatives mais vraiment agréables. Invariablement, on finissait par me lâcher en route pour les exactes raisons qui avaient amené à me trouver chouette au départ, et j’ai pris l’habitude de vivre chaque relation amicale avec un compte à rebours dans la tête. Ca n’en reste pas moins de bons souvenirs.

Je n’ai donc pas l’impression d avoir souffert, puisque je ne me suis jamais vraiment investie dans quoi que ce soit ni avec qui que ce soit en étant moi-même. J’aurais d’ailleurs été bien en peine de dire qui était ce « moi » loin duquel j’étais obligée de vivre en permanence, rien dans mon monde intérieur ni dans le monde qui m’entourait n’étant pensé pour m’accueillir et m’accepter.

C’est uniquement seule et dans le silence que je retrouvais l’univers qui se rapprochait le plus d’une réelle connexion avec ma propre identité. Mais avec les autres, impossible. Les autres, c’était l’obligation d’analyser, de comprendre, de faire bien et surtout mieux que ça. Il fallait anticiper, répéter (les fameux scripts de l’autisme), et ensuite rejouer chaque scène, pour déduire les inadéquations et essayer de ne pas les reproduire.

Paradoxalement, et alors que je n’ai jamais pu apprécier le fait d’être en groupe, j’ai toujours adoré m’immerger dans une foule unie par la même émotion, et pour cela les concerts étaient parfaits : invisible sous le nombre et transportée par l’élan collectif, me laissant absorber par une émotion commune à tous, dont je ne perçais pas la mystérieuse spontanéité mais que je pouvais enfin contempler sans être vue et approcher au plus près, lâchant totalement prise sur l’obligation d’être quelqu’un sans jamais y arriver, je pouvais oublier pour une heure ou deux le poids écrasant de la responsabilité d’être acceptée et du travail jamais achevé que ça représentait.

J’ai donc eu des amies. Je les ai toutes perdues, et quand je ne les perdais pas, au bout d’un moment je lâchais un peu la rampe et je m’éloignais. J’ai toujours fait preuve de gentillesse, pas parce que je voulais une médaille du mérite mais parce que je ne voyais pas comment être autrement : le hérisson en guimauve, à l’âge adulte, n’a plus jamais eu aucune épine dans la sphère privée, et les valeurs avaient eu le temps d’être consolidées. Alors avec mes amies, je n’étais rien d’autre qu’une bonne pâte, avec tout ce que ça comporte de risques si on tombe sur des gens mal intentionnés, ou des petits vampires amicaux. Ca a pu m’arriver. Mais j’ai également rencontré des femmes formidables.

Mon problème dans tout ça, quelle que soit la teneur de l’amitié, c’est qu’au bout d’un moment je m’épuisais, jusqu’à m’oublier dans la relation. Devoir sans cesse performer la femme que j’étais supposée être et que j’avais envie d’être, doser toutes mes réactions, me « regarder » vivre la relation amicale, en corrigeant sans cesse le tir pour mieux convenir aux attentes, décrypter les non dits, supposer tellement de choses, et ne jamais convenir au final, ça finissait toujours par devenir un boulot au-dessus de mes forces.

Cesser de socialiser a représenté un havre de paix. L’illusoire projet de vivre un jour des amitiés sans masque m’a vaguement fait rêver et je me disais que la clé résidait dans le fait de rencontrer d’autres femmes « comme moi », mais je me trouvais plutôt bien, toute seule et au calme. D’autant que les expériences amicales avec des femmes neurodivergentes n’ont pas toujours été concluantes, ce qui constitue également une prise de conscience de mes propres biais validistes, tragiquement intériorisés depuis l’enfance et dont je me défais de mon mieux : en effet, quoi de plus validiste que de considérer un ensemble de personnes atteintes du même trouble comme un groupe social uniforme qui répondra à des critères de compatibilité amicale spécifiques, les particularités de chacun.e étant gommées par le trouble ?

Comme je vis dans le même temps une relation amoureuse qui répond à toutes mes attentes, je n’ai pas ressenti d’urgence à tenter (encore !) de me faire des amies.

Ma dernière relation amicale, qui a duré 8 ans non pas parce qu’elle était durable sur le fond mais parce que je tenais à ce qu’elle dure pour me prouver que c’était possible (ce qui a impliqué de beaucoup serrer les dents et d’avaler pas mal de couleuvres), a d’ailleurs volé en éclats au terme d’une immense déception personnelle, quand j’ai pris conscience du fait que j’étais littéralement consommée et dévorée, sans aucune considération ni respect en retour. Ce sont des choses qui arrivent, mais au moment où cette chose-là est arrivée, par chance j’avais déjà été diagnostiquée et le travail de démasquage était bien entamé.

Sachant mieux qui j’étais, qui j’avais toujours été et pourquoi je m’étais toujours vautrée dans la pérennisation de mes amitiés, à ce moment-là j’ai su me mettre debout et oser demander le meilleur pour moi-même, posément, sans me renier et sans manquer de respect à qui que ce soit. Je crois qu’il était tout simplement temps de cesser de me faire du mal dans des relations amicales insatisfaisantes sous prétexte qu’étant intrinsèquement défectueuse, je ne méritais pas mieux que ce genre de traitement.

Je ne suis pas défectueuse. J’en ai vraiment pris conscience.

Et j’ai récemment consolidé cette prise de conscience : en créant ce site, j’ai en effet été amenée à socialiser en dehors de mon cercle intime, pour la première fois depuis 7 ans. Ce fut un cap inédit pour moi, puisque c’est littéralement la première fois de ma vie que j’aborde des femmes et que je suis abordée par elles sans porter le moindre masque. Avec l’une d’entre elles particulièrement, le contact été d’une fluidité exceptionnelle. Et c’est là que j’ai vraiment pris conscience non pas du chemin que j’ai parcouru depuis le diagnostic mais du chemin restant à parcourir, car je ne compte plus les phrases que je commence en étant désolée de, en m’excusant de, en demandant pardon si je, en expliquant pourquoi je suis navrée d’être trop ceci ou pas assez cela.

Ses réponses sont un baume inattendu sur une vie de plaies amicales non cicatrisées, et c’est en les voyant se refermer que je prends conscience de leur existence : « Ne t’excuse pas », « Tu as le droit d’être toi ! », « Tu n’as pas besoin de réfléchir à ça », « Tu peux être comme tu es ! ». C’est incroyable.

En me lisant elle saura que je parle d’elle. Et en me lisant elle comprendra encore mieux pourquoi je suis si effrayée à l’idée de rejoindre ce groupe de copines dont elle fait partie, pour discuter avec elles toutes. « Quand tu seras prête » me dit-elle. Eh bien dans l’absolu je suis prête, mais je n’arrive pas encore à visualiser ce que ça peut être, de parler avec plusieurs femmes sans avoir besoin de chercher quelle version de moi-même je dois envoyer dans ce groupe. Y compris quand ces femmes sont elles-mêmes autistes, voire AuDHD.

Et c’est là que je mesure la complexité des étapes de démasquage : les réflexes ont la vie dure et les habitudes auto-destructrices, générées par un monde validiste, sont longues à tomber. Si je n’avais pas été formatée, depuis la petite enfance, à toujours avoir en tête que je ne suis pas conforme à ce que je suis supposée être, je ne serais pas terrifiée aujourd’hui à l’idée de simplement discuter avec des femmes que je sais sympathiques et bienveillantes. Je ne serais pas en train de trier mentalement tous mes scripts pour décider lesquels je devrais utiliser. Je ne serais pas en train de compter à l’avance la longueur de mes phrases et mon temps de parole pour ne pas passer pour une insupportable pie.

C’est amusant, parce que dans le boulot je suis parfaitement à l’aise et alignée. Dans mon couple c’est pareil, tout est impeccable. Mais dans la sphère amicale, je suis encore au seuil d’un monstrueux travail de déconstruction. Savoir qui je suis et ce que je vaux, au point de mettre sans hésiter des stops à tout abus manifeste, ça ne m’empêche pas de ne pas avoir la moindre idée de la façon dont on entame de nouvelles relations amicales, sans le masque.

Je suis à nouveau la petite fille dans la cour d’école, et je ne sais pas trop comment y aller franchement, à part en tendant la moitié de mon goûter à ces filles si sympas qui discutent sous le tilleul. Peut-être qu’elles voudront bien être mes copines.

Cindy Lauper – True colors
You with the sad eyesDon’t be discouragedOh I realizeIt’s hard to take courageIn a world full of peopleYou can lose sight of it allAnd the darkness inside youCan make you feel so small
But I see your true colorsShining throughI see your true colorsAnd that’s why I love youSo don’t be afraid to let them showYour true colorsTrue colors are beautifulLike a rainbow
Show me a smile thenDon’t be unhappy, can’t rememberWhen I last saw you laughingIf this world makes you crazyAnd you’ve taken all you can bearYou call me upBecause you know I’ll be there
And I’ll see your true colorsShining throughI see your true colorsAnd that’s why I love youSo don’t be afraid to let it showYour true colorsTrue colors are beautifulLike a rainbow
If this world makes you crazyAnd you’ve taken all you can bearYou call me upBecause you know I’ll be there
And I’ll see your true colorsShining through
I see your true colorsAnd that’s why I love youSo don’t be afraid to let it show
Your true colorsTrue colorsTrue colorsShining through
I see your true colorsAnd that’s why I love youSo don’t be afraid to let them showYour true colorsTrue colors are beautifulLike a rainbow

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